La commission Stiglitz répondra-t-elle aux attentes ?

Le prix Nobel d’économie américain Joseph Stiglitz a confirmé qu’il présiderait, à la demande du président français Nicolas Sarkozy, une commission sur les instruments de mesure de la croissance, avec la collaboration du prix Nobel indien Amartya Sen.

Cette idée de commission, fait du prince, se justifie-t-elle, alors qu’il existe déjà une institution dont c’est la mission : le CNIS, conseil national de l’information statistique, présidé par la Ministre de l’économie ? Mais Nicolas Sarkozy croit-il vraiment à la compétence de ses ministres ?

Jean Gadrey, professeur émérite d’économie, université de Lille 1, co-auteur de « Les nouveaux indicateurs de richesse », La découverte, coll. Repères, 2007


Ci-dessous l’article recommandé par Evelyne et revu :

« Nicolas Sarkozy vient de confier à Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, la présidence d’un groupe d’experts « de haut niveau » dont la mission est de « changer notre instrument de mesure de la croissance ». La plupart des commentateurs ont interprété cette décision surprenante en lien avec l’échec d’une politique et d’un discours volontaristes sur la croissance et sur le pouvoir d’achat. En changeant de thermomètre, on espère calmer la fièvre et gagner du temps.

Il reste que nous avons réellement besoin, sans pour autant nous passer de l’omniprésent PIB (produit intérieur brut) et de sa croissance, d’indicateurs alternatifs qui rendent mieux compte du bien-être et du développement humain durable. Les raisons en sont multiples, mais elles se résument ainsi : la croissance économique ne s’accompagne pas toujours de progrès social, et, dans sa forme actuelle, elle aggrave les dommages écologiques, dont le réchauffement climatique. D’autres indicateurs – il en existe déjà beaucoup – peuvent donner une idée plus juste des évolutions du bien-être, de la santé sociale et écologique.

Faut-il pour autant se féliciter de cette initiative du Président ? Dans l’état actuel des choses, non, ou pas encore. En effet, dès lors qu’il s’agit d’évaluer la qualité et la durabilité du développement, des jugements de valeur interviennent et des acteurs sociaux multiples doivent être partie prenante du processus de mise au point des indicateurs. Le « Grenelle de l’environnement » a produit peu d’effets, mais il avait au moins cette caractéristique de débat largement ouvert.

La Commission européenne et l’OCDE ont bien compris ce b-a-ba des processus de réorientation de la mesure de la richesse. La première a organisé en novembre dernier à Bruxelles une conférence internationale de grande ampleur « Au-delà du PIB » ouverte à tous les acteurs de la société civile, en allant même jusqu’à la co-organiser avec des ONG ! L’OCDE avait réuni peu avant à Istanbul 900personnes venues du monde entier, experts et non experts, pour débattre du même thème.

Une commission de l’Assemblée nationale, présidée par Pierre-Alain Muet et dont le rapporteur est Hervé Mariton, travaille depuis plusieurs semaines sur le sujet et réalise des auditions. On lui coupe l’herbe sous le pied. Et surtout, nous avons la chance de pouvoir compter, en France, sur une institution précieuse dont la mission est exactement celle-là : proposer des évolutions et améliorations constantes des statistiques publiques en faisant travailler, ensemble, des statisticiens, des chercheurs, et des représentants des «partenaires sociaux » et des associations, afin que la demande des utilisateurs de statistiques et l’offre correspondante s’ajustent au mieux. Il s’agit du CNIS, conseil national de l’information statistique, présidé par… le ou la Ministre de l’économie, mis à l’écart par cette initiative présidentielle.

Pour que les travaux de la commission Stiglitz répondent aux attentes, il faudrait qu’ils puissent faire le lien avec le CNIS et avec la mission de l’Assemblée nationale. Il faudrait que la société civile soit fortement représentée. Il faudrait qu’y figurent des ONG et associations qui travaillent depuis longtemps sur ces questions, comme par exemple WWF, qui a popularisé l’indicateur d’« empreinte écologique », les Amis de la terre, à qui l’on doit la diffusion des « PIB verts », la vaste Alliance pour la planète (82 associations), la fondation Hulot et ses spécialistes de l’empreinte carbone, mais aussi le Réseau d’alerte sur les inégalités et son Baromètre des inégalités (BIP 40), le « collectif richesse », etc. C’est la grande condition de légitimité, plus importante encore que la qualité indiscutable des travaux et de la personnalité de Joseph Stiglitz. Une «politique de civilisation » sans ses acteurs, confiée à une poignée d’experts économistes et statisticiens nommés d’en haut, serait une aberration. » A suivre…

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