Point de vue : « La Grèce et la solidarité européenne »

L’Histoire dira si l’accord trouvé lundi 13 juillet 2014 au petit matin par les chefs d’Etat et de gouvernement européens sur la Grèce était un bon accord, ou un savant tour de prestidigitation. L’important ce jour est que la zone euro soit encore là, et la Grèce y incluse. Un Grexit aurait été – et est toujours – une plongée dans l’inconnu dont nul ne peut prédire les dénouements : instabilité financière, perte de confiance dans la monnaie commune et remontée des taux, déstabilisation géopolitique des Balkans et de la Méditerranée orientale, misère sociale et humaine, etc.

Mais il est trop facile de reporter la responsabilité du marasme actuel sur l’incurie des seules élites grecques. Citons en vrac quelques « causes » : une adoption prématurée de l’euro, une mauvaise utilisation des fonds structurels européens, l’aveuglement des années fastes des Jeux olympiques, une gestion maladroite des premiers instants de la crise, une procrastination européenne masquée par la solennité des Sommets de la dernière chance.
Et il y a derrière la crise grecque une autre crise : celle du projet européen.
L’idéal européen est celui, tout kantien, d’une fédération d’Etats libres et égaux. L’ouverture des frontières et l’intégration dans la zone euro devaient ouvrir la voie à la convergence des économies et des démocraties vers un modèle d’économie sociale de marché. Or il n’en fut rien : les niveaux de vie n’ont pas convergé et les activités les plus productives ont délaissé la périphérie pour fructifier dans quelques régions du cœur de la zone euro. Et seule l’illusion de la croissance artificielle a pu nous masquer cette réalité : le projet européen produit aussi des divergences et il a besoin de solidarité pour exister.
Mais pour lutter contre ces divergences, il eut fallu reconnaître les faiblesses du projet européen, et, plus difficile encore, mettre en place des politiques supposant une souveraineté supra-nationale. Faute de quoi les dirigeants européens n’avaient d’autres choix que de faire boire l’amère potion aux Grecs, tout en sachant que ses effets seraient délétères. Et la même logique se poursuit aujourd’hui.

Que devrait être l’expression de cette « solidarité européenne »?
Elle devrait tout d’abord avouer la vérité : la Grèce est insolvable et sa dette doit être restructurée et les autres Etats membres doivent en assumer les conséquences. L’Etat grec, épuisé et mal organisé, a besoin d’aide pour se moderniser. L’industrie grecque, contrairement à celle d’Espagne ou du Portugal, est faible et incapable de se tourner vers l’export et a désespérément besoin d’investissements. La Grèce, en comptant sur ses seules forces, ne peut pas s’en sortir.
La solidarité serait de voir des hauts fonctionnaires français et néerlandais, de tous les Ministères, participer à des programmes d’échange pour apporter leur expérience à l’Administration grecque. La solidarité serait de voir les entreprises allemandes et espagnoles investir en Grèce. La solidarité serait de voir en Grèce une opportunité commerciale et stratégique.
Rien de cela n’est impossible. A l’image d’Eramus, les programmes d’échanges de hauts fonctionnaires devraient être généralisés. L’unification des marchés de capitaux devrait permettre d’investir directement dans les entreprises grecques. La privatisation des actifs grecs ne devrait pas prendre la forme de cession aux fortunes chinoises ou qataries, mais de mise en concession, pour une durée limitée, avec un apport de capital européen. Le port du Pirée racheté par les Chinois, dit-on, connaît un succès incroyable : pourquoi le même port racheté par les Allemands n’en pourrait-il pas autant ?
L’Europe a largement les moyens de « sauver » la Grèce, mais encore faut-il le vouloir. La vision morale d’un pays qui porte seul la responsabilité d’une révolution impossible et imposée est intenable. On ne change pas plus un pays par accord qu’une société par décret. La solidarité a besoin de confiance. Cette confiance, qui n’est pas une naïveté assumée, doit être un projet commun et partagé en toute transparence.
Sans solidarité, le projet européen n’a aucun avenir. Car comme le disait Emmanuel Kant : « Aucun Etat ne doit s’ingérer de force, dans la constitution ni dans le gouvernement d’un autre Etat ».

Franck

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